Criteo quitte la France et choisit de s’installer durablement aux États-Unis

Figure emblématique de la French Tech, Criteo s’apprête à tourner une page décisive de son histoire. L’entreprise, pionnière du ciblage publicitaire en ligne, a annoncé le transfert de son siège social hors de France, amorçant une transition vers le Luxembourg, avant une installation définitive aux États-Unis prévue l’an prochain. Ce choix marque un tournant stratégique majeur pour ce fleuron technologique.
Fondée il y a deux décennies, Criteo s’est imposée comme l’un des exemples les plus éclatants de réussite à la française dans le secteur numérique. Spécialisée dans le retargeting publicitaire, la société a bâti son modèle sur l’exploitation des cookies tiers, générant des revenus substantiels, notamment sur le marché américain où elle réalise aujourd’hui 900 millions de dollars. Son PDG réside déjà à New York, et la société est cotée à Wall Street depuis 2013, soulignant une internationalisation de fait.
La trajectoire de Criteo a connu une ascension fulgurante. Dès 2012, sa valorisation atteignait 800 millions de dollars, saluée par les autorités françaises. Jean-Marc Ayrault, alors Premier ministre, évoquait « le génie spécifique français qui a donné naissance à Criteo ». Mais le paysage technologique a évolué, bouleversant les équilibres établis.
Cookies tiers et transformation du modèle publicitaire
Le sommet est atteint en 2017, lorsque la capitalisation boursière de Criteo culmine à 3,4 milliards de dollars. Cependant, la dépendance aux cookies tiers s’est révélée être un talon d’Achille. Les restrictions imposées par Apple puis Google ont progressivement asphyxié le modèle initial, provoquant une chute brutale de la valorisation, aujourd’hui divisée par trois.
Face à cette mutation, Criteo a tenté de se réinventer en investissant le segment du « retail media », permettant aux enseignes de monétiser leurs espaces numériques et leurs données clients. Malgré cette diversification, la société n’a jamais retrouvé l’élan de ses premières années. La rentabilité demeure, mais l’aura d’antan s’est estompée.
Avec 3 500 collaborateurs répartis dans le monde, Criteo a multiplié les initiatives pour maintenir sa compétitivité. Pourtant, la dynamique de croissance s’essouffle. L’avenir de l’entreprise semble désormais se dessiner loin de Paris, avec Manhattan comme nouveau centre de gravité.
Départ de Criteo et attractivité de la tech française
Les raisons de ce départ sont avant tout financières. Frederik van der Kooi, président du conseil d’administration, l’a affirmé dans les colonnes des Echos : intégrer les grands indices américains, tels que le S&P 500, permettrait d’attirer les fonds passifs, qui représentent désormais plus de la moitié du marché américain, contre seulement 30% lors de l’introduction en Bourse de Criteo en 2013. Ce changement d’échelle est déterminant.
Le choix du Luxembourg comme étape intermédiaire s’explique par l’absence de dispositif légal en France permettant à une société nationale de devenir directement américaine. Le Grand-Duché offre un cadre juridique reconnu pour ce type de transformation. Criteo assure que ses 3 500 salariés, dont 25% basés en France, ne seront pas impactés par ce transfert. Le siège parisien demeure le premier bureau mondial du groupe.
Malgré ces garanties, le symbole reste fort et suscite des inquiétudes. Un expert du secteur résume la situation : « Cela fait longtemps que les décisions stratégiques chez Criteo se prennent ailleurs, mais cette annonce n’est pas seulement symbolique. C’est inquiétant pour l’attractivité de la France et de l’Europe (…). Voir ces centres de décision partir ailleurs, c’est affaiblir notre futur. »


